Jardiner, une passion française

Si la France a répondu au conseil que Voltaire lui donnait en 1759 de « cultiver notre jardin », elle l’a entendu de bien des manières différentes et lire l’évolution de la place du jardin dans la société est aussi une manière étroite, voire intime de connaître son époque.

Produire son potager a non seulement été l’objet d’une constante fierté, mais au demeurant souvent une nécessité vitale exigée par l’enferment des populations dans des villes opaques ou des régimes politiques criminels. Telle fut l’expérience des peuples soviétiques au début des années 30 et chinois à la fin des années 50. Dans ces deux cas l’idéologie totalitaire a affamé ses populations afin de mener à bien sa politique forcenée. 3 millions d’Ukrainiens, et peut-être 30 millions de Chinois ont été victimes de l’aveuglement doctrinaire des dirigeants qui interdisent aux paysans de cultiver leur jardin.

Aussi la soif de jardin est-elle bien un besoin vital pour les peuples. C’est l’idée qui est apparue à la fin du XIXe siècle en France. C’est pour détourner des affres de l’alcool et de l’anarchie qui se cultive au fond des bistrots suburbains, chez les ouvriers tenaillés par la misère, à la fin du XIXe siècle, qu’un certain abbé Lemire fonde les premiers jardins ouvriers autour de la ligue du coin de terre et du foyer en 1896, aujourd’hui connue sous le vocable Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs. C’est l’occasion pour cet ouvrier de nourrir une famille encore nombreuse. Mais c’est aussi pour lui le moyen de retrouver ses racines, qui viennent de la terre que lui ou son père a quitté pour venir trouver un travail à l’usine ou dans la mine. Le mouvement social de l’Eglise catholique espère ainsi secrètement renouer le fil coupé par le marxisme ambiant, qui liait le paysan et l’Eglise comme le peignait en 1857 Jean François Millet au crépuscule de la société rurale dans son célèbre tableau l’Angélus. L’abbé Lemire avait pour idéal de développer un pavillonnaire ouvrier doté d’un jardin productif. Mais force est de constater que c’est plutôt la vision du Corbusier, si célèbre à Rezé pour la trace qu’il a laissé dans le paysage urbain, qui s’imposa au monde ouvrier. En effet loin de généraliser un jardin pour chacun, l’exceptionnel développement des logements collectifs aux périphéries des villes dans les années 50 et 60 a prolongé au contraire l’expérience des jardins familiaux. L’étalement des banlieues pavillonnaires à la fin du XXe siècle est relativement concomitant avec le recul sinon la disparition du monde ouvrier. L’idéal de Lemire sera donc reçu par les classes moyennes périurbaines.

Venu d’Amérique du Nord, une nouvelle approche du jardin urbain apparaît dans les années 1970. Issue du mouvement contestataire de la fin des années 60, hippie, pétri de pacifisme, il tente de transformer une société post-industrielle par un « flower power », forgé dans la contestation de la guerre du Viet Nam, le mouvement des « community gardens » à New-York et Montréal. C’est en particulier l’artiste Liz Christy qui eut l’idée d’utiliser les nombreux terrains vagues de Manhattan laissés aux ruines d’immeubles abandonnés par une grave crise immobilière, en y lançant des bombes de graines, des « seed bombs ,» qui colonisèrent ces propriétés dévastées et les transformèrent en de luxuriants jardins urbains et sauvages. Un mouvement de guérilleros jardiniers développe ces friches végétales. Il s’agit ici de s’approprier spontanément, en dehors de toute légalité des espaces publics ou privés afin de revégétaliser la ville. Le mouvement va faire son chemin.

Dans les dernières années du deuxième millénaire apparaît en France une nouvelle tendance qui s’articule avec le large questionnement posé par les enjeux environnementaux qui se sont révélés au grand public assez brutalement : réchauffement climatique, appropriation du vivant par quelques grandes firmes spéculatives internationales comme Monsanto, mais aussi un certain spleen né d’une société qui a déçu les foules par l’échec de ses promesses de progrès permanent et au contraire nourri les rangs toujours plus larges de l’exclusion et de la misère sociale. Cette tendance prend encore son modèle dans l’expérience nord-américaine, elle se concrétise en 1997 à Lille lors de la tenue du forum national « jardinage et citoyenneté » qui va donner naissance au « jardin dans tous ses états », le réseau français des jardins partagés. Le deuxième forum national du mouvement se tiendra à Nantes en 1999. Il s’agit de refonder le concept des jardins familiaux qui subsistent, en développant du lien social et du partage entre les acteurs de ce nouveau concept. C’est dans cette perspective que l’association ECOS s’inscrit à partir de 2011 en créant ses jardins partagés sur la ville de Rezé. Le projet est de mettre en lien propriétaires non jardiniers et jardiniers non propriétaires pour contribuer ainsi à faire vivre un peu plus l’agriculture en ville. Si l’objet est de faire croître des légumes, la recherche peut-être bien plus large, relation sociale, maintien de personnes âgées à domicile, yoga végétalisé ou tout simplement « cultiver son jardin ».

Hugues-François Blain

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